Un regard ethnologique et artistique sur les dysfonctionnements quotidiens en France, comme par exemple l'emprise dérégulant des hots-lines, les incessantes trangressions des règles, les solutions bloquées par la rigidité idiote des catégories administratives. Bref les raisons de la lassitude et de la passivité politique des Français.
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...Petite méditation sur un malaise diffus...
C'est dimanche. Il fait lourd et bien trop chaud pour sortir. Une situation idéale pour entrer dans mon labo. Rideaux fermés, douce pénombre, précieux silence de ces moments de circulation réduite, fraîcheur d'après douche, chaleur d'un petit café…
Je reprends mon constat de base : nous sommes "fatigués" par les "petites" arnaques quotidiennes auxquelles nous nous heurtons tous au quotidien (abus souvent rebaptisés "erreurs informatiques", "normalité des courriers automatiques", mauvaises infos délivrées par les centres d'appel, y inclus institutionnels). Et, par les mensonges ambiants de plus en plus éhontés dans lesquels nous baignons.
En France, il suffit de lancer la conversation sur ce sujet, pour voir à quel point ces abus sont devenus d'une grande banalité. Ils font partie de notre paysage existentiel. Désormais, "c'est comme ça"...
J'en ai encore fait l'expérience hier soir au cours d'un dîner. Untelle a été facturée deux fois pour un produit, untel a dû se batailler à coup de déplacements, de RAR, etc., pour faire respecter je ne sais plus quoi. Etc… Nous avons passé la soirée à nous raconter de multiples abus.
Mais au fur et à mesure que je tentais d'interroger les conséquences psychologiques et sociales de ces pratiques devenues banales, les réactions de mes interlocuteurs s'alignaient toutes sur le même principe.
"Mais enfin atterris ça fait des années que c'est comme ça !" / "Mais qu'est-ce que tu es naïve, tu n'as pas encore compris qu'"on"nous prend pour des cons" ? / "Mais tu débarques ou quoi ? On dirait que tu te rends compte seulement maintenant qu'on ne cesse de nous b… la gueule !"
Quels messages m'étaient ainsi été envoyés ?
Primo : encore s'étonner, encore s'offusquer de ces pratiques abusives est… naïf. Ce n'est pas signe d'une capacité maintenue à la résistance, d'une capacité maintenue à saisir les conséquences profondes et à long terme de la situation, d'une capacité maintenue à chercher et inventer des solutions, mais d'une sorte d'infantilisme prolongé.
Deuxio : ceux qui optent pour ce genre de perspective – "c'est comme ça, c'est tout" — se situent d'emblée (à l'inverse de moi) du côté de la lucidité, donc de l'adulte.
Et à cinquante balais, garder la position de "l'enfant", face à des "adultes lucides", implique une dose certaine d'humilité. Accepter de passer pour une naïve un peu con-con —, au profit d'un sens bien ancré de l'intérêt général (je précise, de l'intérêt général à long terme, j'y reviendrai à l'occasion), finalement c'est coûteux.
Conclusion : mes interlocuteurs ont discrètement, et probablement sans même s'en rendre compte, essayé de me faire taire, non pas tant sur les faits, qu'au contraire la conversation a permis à chacun d'exposer, mais sur le fond.
Pourquoi ?
Un "on" monstrueux, sournois et tentaculaire
En ré-écoutant bien les phrases qui m'ont été opposées (que l'on trouve par milliers sur le net), un fait discret me saute aux yeux : le "on" et le "nous". "On (qui ou quoi ?) nous (qui ?) prend pour.... / "On" (qui ou quoi ?) ne cesse de nous (qui?)…
Concernant le "nous", la réponse me semble claire : vous, moi, lui, bref les citoyens lambda.
Mais le "on" ?
Quelle entité aussi indéfinissable que méprisante (prendre pour des cons), si ce n'est criminelle (nous b… ), de surcroît gigantesque puisqu'elle est capable de mépriser et violenter tous les citoyens lambda du pays et de la planète, ce "on" désigne-t-il ?
Vu les multiples exemples qui ont traversé la conversation, ce "on" désigne non pas un, mais l'ensemble des gros organismes (entreprises de téléphonie, de transport, grosses enseignes commerciales, marques internationales, médias, banques, services de santé, Etat (Poste, Pôle Emploi, Urssaff, Sécu, Impôts,…) dont, grosso-modo, personne ne peut se passer, et qui TOUS se permettent — de plus en plus, et de plus en plus effrontément — des pratiques mafieuses systématiques et quotidiennes à l'encontre de chaque citoyen lambda, c'est-à-dire de tous les citoyens pris un par un.
Des pratiques mafieuses si "petites" et apparemment si "involontaires" qu'on ne peut, a priori, en soupçonner les auteurs de le faire exprès (encore moins de connivence avec les autres), sans passer pour un adepte superstitieux des vieilles théories éculées du complot…
Hier soir, alors que j'insistais sur le caractère systématique de plus en plus patent et éhonté de ces "petites" pratiques, les deux points de vue que voici se sont opposés :
- Il n'y a pas de complot, c'est juste, que les jeunes qui travaillent dans ces boîtes n'en ont rien à foutre. Qu'ils répondent n'importe quoi ou font n'importent quoi, ne vérifient rien, ne se soucient pas le moins du monde des conséquences pour toi, qui ne savent plus travailler.
J'ai déjà, en partie, traité ce point de vue (cf Une France percluse de rhumatismes ou La France : excès de verticalité, défaut d'horizontalité).
- Tout ceci est voulu — rebelote "atterris ce n'est pas nouveau " — depuis toujours une oligarchie mène le monde, "on" (qui?) le sait. Ou, plus "soft", toutes ces boîtes (sous entendu chacune) ont intérêt à piquer du fric, à retarder des remboursements, à faire traîner. Il suffit de savoir compter : 20,00 euros par ci, 20 euros par là, au bout du compte ça fait combien ? Mille fois 20,00 euros font 20.000 euros, et dix mille fois font 200.000 euros : c'est fort juteux à placer !
Certes, mais que l'on opte pour l'une ou l'autre version, tout ceci serait voulu par qui ou quoi ? Holding, groupes et sous groupes, marques sous marques et sous-traitants, publi-reportages, habile marketing ou tout aussi habile manipulation de la pensée dominante, qui décide de quoi dans ce maëlstrom ?
Une image symbolique s'impose : l'hydre.
En tout cas, résultat de cette émergence monstrueuse (pour l'instant monstrueuse) : un sentiment d'impuissance généralisé.