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24 juin 2010 4 24 /06 /juin /2010 16:40

      

J'ai le plaisir de vous annoncer que cet article est publié sous une forme légèrement modifiée sur le site d'Agoravox.
Au vu du caractère profondément "intestin" des commentaires concernant la grève de ce jour qui sévissent entre autres sur le site du Figaro, j'éprouve, ce 24 juin 2010, le besoin de remettre en avant cet article publié initialement le 10/04/09, tant il semble d'actualité !




Après ma série de coups de fil pour débloquer ma ligne, j'ai besoin de me détendre, je me prépare un thé.
Je me le prépare de cette façon particulière qui consiste à savourer tout en laissant flotter. Je m'explique. Mettre la bouilloire à chauffer, vider et rincer la théière, y déposer une grosse pincée de thé bien sec craquant sous les doigts, préparer bol, sucre et petite cuillère, faire place nette sur la table, tous ces gestes familiers qui occupent en douce votre mental, n'en libèrent que mieux votre esprit.  Cette pratique à laquelle je m'adonne aussi très facilement au volant est souvent source de révélations fulgurantes.
C'est ce que j'appelle entrer dans mon "laboratoire intérieur". Que va-t-il en sortir ? 


Tandis que je verse l'eau bouillante sur les feuilles recroquevillées et les observe se détendre et mollement s'élever du fond, une première idée tombe : Dans ce pays les gens souffrent d'un déficit chronique de reconnaissance. Voilà le problème ! D'où ces dysfonctionnements systématiques et ces traînasseries sans fin. Non ?  Mais bien sûr !
Comment expliquer sinon, que seul l'appel, non à ce qui est légitimement attendu d'un professionnel, mais à sa "solidarité compassionnelle", à son intervention "particulière", puisse débloquer une situation, ainsi que je viens de le constater… N'est-ce pas parce que, dans ce cas, l'importance de sa mission lui est soudainement rendue ?

A méditer.

Je soulève le couvercle, le thé a une belle couleur brun-doré. D'où peut bien venir un tel déficit de reconnaissance ? Tandis que la question se formule, je me sers, ajoute un filet de sucre en poudre dont je laisse la trace descendre et se dissoudre avant de remuer. Puis, savourant sa chaleur, je porte le bol à mes lèvres et bois.


Une seconde idée tombe :

Dans un pays si fortement sensible à la hiérarchie institutionnelle, aux statuts officiels, aux diplômes universitaires, n'est-ce pas d'évidence "d'en haut" — des "grands"— que doit venir la reconnaissance * (des salaires entre autres) ?
Mais si "en haut" ne reconnaît pas, que faire pour être reconnu, si ce n'est en ne faisant pas, justement ? En marquant sa place en creux, par défaut ? 

      

En tout cas, moi, enfant, quand j'étais injustement traitée, mal considérée par les "grands", je traînais des pieds pour faire ce que j'aurais effectué avec allant dans un contexte relationnel juste...


Ce pays souffrirait-il d'un attachement un peu trop prolongé au principe hiérarchique ? En somme, me risquai-je, d'une sorte de fixation psycho-sociologique générale au stade relationnel enfant-parent, petit-grand ? Bref d'un excès de verticalité ? 
Ce qui est sûr c'est que face aux gué-guerres (manifestations, revendications, grèves) qui opposent régulièrement, et en vain semble-t-il, les "petits" (salariés, travailleurs, syndicats, corporations) et les "grands" (gouvernement, patronat and co), j'ai vraiment l'impression d'assister à ces conflits enfants-parents que l'on peut ça et là surprendre dans la rue. Pas vous ? 


"C'est injuste !" crie le petit qui  — vlan — se prend une claque pour "caprice" sans que l'on sache jamais en quoi consiste l'injustice de départ. Ce qui soulage l'assistance plus avide de calme que de vérité. Enfin, sauf quand certains gamins se mettent à gueuler de plus belle (manière de prendre la foule à témoin, "le public en ôtage" comme l'on dit), au grand dam du parent (gouvernement par exemple), alors obligé de céder ou de sévir plus violemment encore.
Sans qu'on en sache d'ailleurs jamais plus sur la vraie raison du litige. Caprice de gamin ou irresponsabilité de l'adulte ? Ou les deux ?
(Ce ne sont évidemment pas les litanies creuses et fadasses du type "conditions de travail" ou "grilles salariales" administrées d'en haut par ce "grand" média qu'est la télé qui vous l'expliciteront !)


Une nouvelle gorgée de thé s'impose.
D'où tombe une troisième idée :

La culture de l'horizontalité ne fait pas partie de notre patrimoine.
Lorsque nous réclamons de l'égalité, nous la réclamons à "en haut", au gouvernement, au patronat, etc. Nous la réclamons pour être aussi bien traité par "en haut" que le voisin, pas pour tisser des liens de fraternité.


Et lorsque nous en appelons à notre "droit" d'exercer notre liberté, c'est encore à "en haut" que nous en référons, et pas du tout à nos pairs. Le plus souvent, nous réclamons à "en haut" qu'il impose notre "liberté" aux autres par "en haut" justement :  par la loi, par décret (le mariage gay, l'interdiction de fumer dans les bars …). 
(Qu'on en soit là parce que certains groupes abusent de leur "liberté" sans tenir compte des autres ne change justement rien au constat...)


Il suffit d'ailleurs de suivre quelques files de commentaires web de la presse en ligne, pour se convaincre qu'en lieu et place d'une société civile digne de ce nom, nous sommes rongés par des querelles et des jalousies de cours d'école ! Et les fonctionnaires ceci et les patrons cela, et les privés ceci et les assistés cela ! 
Evidemment, avec de telles divisions intestines, "en haut" a tout loisir de régner! 


Comme l'écrit Patrick Mignandr"de la manifestation classique, jusqu’à la « retraite, de nuit, aux flambeaux », en passant par la « ronde des obstinés », les pique-niques dans les supermarchés, les « cercles de silence », les grèves de la faim, les séquestrations de cadres et de PDG, sans parler des occupations d’usines et d’universités,… nous finissons d’épuiser notre imagination en vaines trouvailles,… pour rien. (...) Ces manifestations n’ont plus aucun impact sur le pouvoir." 


A croire que, psychologiquement, la décapitation du roi dont nous nous glorifions tant n'a été que du vent ou, pire, que, depuis, le roi s'est vengé et nous tient sous sa coupe! (<< Je surligne ce 20 mai 2009 car on vient de retrouver le testament politique de Louis XVI !)

Dans un tel contexte, quid de la fraternité, par définition horizontale, c'est-à-dire, en vérité, de la démocratie
Quid de notre capacité d'échanger les uns avec les autres, de nous informer des réelles conditions (ou orientations) de travail et de salaire dans un autre domaine que le nôtre par exemple (au lieu de nous contenter de préjugés éculés et jaloux) ? 
Quid de notre désir de débattre les uns avec les autres jusqu'à trouver un terrain d'entente ? Jusqu'à trouver, au sens fort du terme, un lieu commun ? Ce terme – "commun" — serait-il trop plat pour notre soif de distinction par le haut ?  (D'où que nous acceptions qu'une star du foot comme Z.Zidane gagne  en un matche l'équivalent de 25 années de travail au Smic ?)


"Mais ma cocotte, m'interrompt une autre voix intérieure, vu l'état d'éclatement actuel de la société comment se réunir "fraternellement" sans être menés par les leaders institués ? D'ailleurs comment rassembler tout le monde? Dans quel lieu (à part la rue) ? Et qui en aurait encore la force, le temps et le désir vu la lassitude ambiante? En fait c'est un travail de gouvernement que tu envisages. C'est trop gros."
_______________


Ok, ok, une pause s'impose, la théière est vide. Je m'étire, me lève et remets la bouilloire sur le feu. En vain, la voix persiste : "En plus, le problème est mondial, ton analyse est trop étroite !" 
Alors là, pas du tout ! lui rétorqué-je. Au contraire ! Il n'y a rien de mieux qu'une caricature pour saisir les traits dominants d'une situation! Or, aujourd'hui, une oligarchie mondiale est en train de prendre le pouvoir sur tous les peuples !

Est-ce le sifflement de bouilloire ou ma tirade, la voix s'est tue.
 
Et je me suis souvenue d'une coutume amérindienne rapportée par Pierre Clastres (La société contre l'État, Les éditions de Minuit, Paris, 1974). Au chef la tribu donne ostensiblement le pouvoir : il détient le bâton de parole, a seul le droit d'avoir plusieurs femmes (ce qui lui coûte évidemment beaucoup en frais divers), etc.
Mais derrière cette désignation ostentatoire, le pouvoir est clairement circonscrit, et, à vrai dire,  contrôlé.
Car que le chef s'imagine détenir le pouvoir, au lieu d'en être le simple représentant et, un beau matin, au sortir de son tipi, il se retrouve tout seul  :  les "siens" ont subrepticement et d'un commun accord, démonté leur tente durant la nuit, pour aller vivre ailleurs et librement. Sans lui. Ce qu'on appelle se faire planter.  
 
Evidemment, actuellement, a priori, ce n'est possible qu'à petite échelle, n'en déplaise à ceux qui rêvent de "grandes révolutions".
Comme le dit P. Mignandr, "le renouveau de la pensée politique ne peut que se fonder sur des pratiques nouvelles et alternatives qui créditent le fait qu’un « autre monde est possible ». 
Et, à moins d'un réveil simultané et fraternel — bref, démocratique —de toute la société civile, il faut bien commencer quelque part. 

 

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* Il suffit de consulter un manuel basique de sciences sociales pour en avoir rapidement un aperçu. Exemple : "Parce qu'elle est un pays de vieille tradition catholique, la France se caractérise par une valorisation forte des hiérarchies sociales que l'on peut observer aussi bien dans la culture bureaucratique (...) ou dans le management des organisations (...) ou encore dans les relations au quotidien (...). La France est aussi un pays où l'on attend beaucoup de l'Etat central : c'est lui qui doit résoudre les problèmes, on s'en remet facilement à ses décisions quitte à les critiquer sévèrement."

PS : après les 10 jours maximum de délai promis par l'huissier pour qu'"on" débloque ma ligne, j'ai dû traquer l'huissier, HuisPV et le 01.41 (et les faire se traquer entre eux) pendant une semaine. Une semaine ! Quelle perte stérile de temps et d'énergie ! Tout ça pour un "bénéfice caché"  de reconnaissance par le "bas" (vous, moi, le client lambda, trop heureux de se répandre en congratulations lorsque sa situation simplement se normalise), ou plus trivialement par je-m-en-foutisme pur, faute de pouvoir mesurer tout seul, comme un "grand", la dignité civique de sa propre tâche ? Ou alors c'est la mode...
C'est quand même un peu triste, non ? 

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La "dérégulation", une histoire lointaine ?
 Non. C'est au quotidien qu'elle s'impose !

De nouvelles pratiques sociales — notamment les hot-lines et les centres d'appels, ou l'usage administratif et commercial d'Internet, pour ne parler que d'elles — sont subrepticement devenues sources d'une multitude d'abus de pouvoir relativement invisibles, d'illégalités sourdes, d'arnaques silencieuses.

Ces "minuscules" dysfonctionnements génèrent un "aquabonisme" de plus en plus massif, une lassitude généralisée... Et, en ce domaine, la réalité dépasse souvent la fiction. 
Histoire de faire sauter les langues idiotes qui, bien souvent, soutiennent en choeur les imbécillités, les incohérences et le cynisme ambiant de cette "dérégulation" :

 - Les déboires d'Amada" racontent des faits significatifs. 
 - Le laboratoire d'Amada  présente des esquisses théoriques tirées pour la plupart des premiers (textes déposés). 
- AmadO's blues : un de mes amis s'agace avec moi de la confusion mentale généralisée. Je lui ai ouvert mon blog.
- Les articles Michaël Jackson sont des tentatives pour éclairer certains pans de nos sociétés  médiatiquement orchestrées (textes déposés.).
- Plus quelques notules, quelques textes fondateurs et des liens...

Bonne lecture !

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Argent, dette, intérêts : ouvrir les yeux !  
A.J.Holbeq: 150 millions par jour pour les seuls intérêts de la dette en France . Faits et chiffres à propos de ce racket
 

Une façon critique jubilatoire de lire le monde : Celle de P. Reymond.

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